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COMPTE-RENDU DU MARDI 17 JANVIER 2012 "Cultiver en ville"

Invités : Laurent Cibien, réalisateur du film « Détroit passe au vert » et Jean-Marie Bourgès de l’Association Téma la vache.

Première partie : Projection du film "Detroit passe au vert" de Laurent Cibien

Reportage pour ARTE tourné en mai 2010 et diffusé en septembre 2010. Détroit, symbole de l’industrie automobile américaine a vu son activité chuter. La ville renaît aujourd’hui de ses cendres grâce à l’activité maraîchère biologique.

Lien direct : http://videos.arte.tv/fr/videos/detroit_passe_au_vert-3427874.html

Débat suite au film.

Qu’est ce que devient Détroit aujourd’hui ?

Laurent Cibien (LC) : à Détroit, c’est un mouvement de fond qui se poursuit. Il n’y a pas qu’à Détroit que cela se passe mais cette ville est devenue un symbole. Spécifiquement, le projet de ferme Hantz Farm n’a pas encore commencé. C’est encore très contesté. A terme, ils veulent faire une exploitation sur 4000ha, ce qui est énorme.

Dans le quartier de Greg, pas loin du centre ville et de la gare désaffectée, il y a une vraie question posée autour de la "boboïsation" de ces quartiers qui est l’un des enjeux de ce mouvement d’agriculture urbaine et de réinvestissement de terrain : Dans quelle mesure participent-ils à la gentrification de la ville dans des quartiers abandonnés dans les années 60-70? Cela redonne de la valeur à la terre. C’est un véritable enjeu dans une ville à 90% noir.  Aujourd’hui on peut encore acheter des maisons à 5000 dollars! L’angle que j’ai pris, est celui de la question sociale et raciale qui est très importante.

Pour revenir au contexte du reportage, il s’agit du quatrième reportage que je fais sur cette ville, sur la question automobile et des syndicats, qui ont conduit à une qualité de travail, à l’émergence d’une classe moyenne très bien payée. Je fréquente cette ville depuis 10 ans et m’intéresse à la question de son effondrement . Je me suis posé la question : qu’est-ce qui naît après l’effondrement?  J’ai cherché plein de choses : ils voulaient faire l’Hollywood du Nord, il y avaient plein de startups qui démarraient etc… En creusant, ce qui tenait vraiment la route, ce qui relevait d’un vrai mouvement de fond, c’était l’agriculture urbaine. Ce qui m’intéressait c’était le lien entre ce mouvement et la question sociale et raciale. Ce n’est pas comme ça qu’on l’aborde en France. Là, on parle d’une ville très pauvre et du réseau de la sécurité alimentaire de Détroit . Dans cette ville, l’agriculture renvoie à la manière dont les noirs américains ont été abandonnés. C’est donc un acte politique profond pour la communauté noire de Détroit. Se nourrir en ville, ce n’est pas juste se faire plaisir, mais il s’agit de se nourrir vraiment. En le revoyant, je me rends compte à quel point le film est marqué par cette réflexion.

Sait-on quel est le degré de contamination des sols à Détroit ? Font-ils des analyses avant de s’installer ?

LC : Il n’y a pas les mêmes systèmes de contrôle aux Etats-Unis. Greg, par exemple, a testé sa terre. On a l’idée d’une ville-usine, mais c’est une ville énorme, très étendue, avec de grands espaces, avec un très petit espace central. Il y avait des zones industrielles, mais la plupart étaient des zones d’habitation comme dans le cas des terres de Greg qui sont saines. Le plan de la ville reste marqué par l’histoire agricole, antérieure à l’histoire industrielle. Evidemment, il y a des endroits où il faut tester la terre. Dans le film, il y en a un qui a préféré mettre ça dans des bacs. Ensuite, ils ont leur propre système de certifications, contrôles etc. L’idée là-bas, c’est qu’on ne prétend pas faire du bio. L’un des personnage est purement dans une logique économique.

Quelle est la position politique de la ville : encourage-t-elle cela ?

LC : Il faut imaginer une ville en faillite où tous les services municipaux ferment un jour par semaine. C’est une ville où ils maintiennent le minimum de service public, une ville en faillite. C’est d’ailleurs l’argument d’Hantz Farm, "vous n’avez plus les moyens d’entretenir votre ville, d’offrir un service public, alors vendez-nous des quartiers entiers pour faire de l’agriculture, privatisons pour faire de l’agriculture." La politique de la ville  se méfie beaucoup de la gentrification. Ils savent aujourd’hui que le maraîchage est une possibilité de développement mais il y a toujours l’espoir que l’industrie reparte. Il y a une vraie réflexion pour réduire la ville, ça pose de vraies questions d’urbanisme. Il n’y a pas un seul commerce sur toute la surface de la ville, pas un supermarché.

Dans les images du marché à la fin du reportage, il n’y avait que des blancs, c’est étonnant.

LC : oui, c’est un des seuls moments où les blancs des banlieues viennent dans la ville.

C’est une ville fortement marquée par des émeutes qui ont vidé le centre ville dans les années 70, c’est très particulier. Est-ce que le fait de cultiver pour sa propre famille est  répandu ?

LC : je n’ai pas le moyen de vérifier qui fait son jardin. Il semble que c’est en développement.  Mais cela fait vraiment partie du phénomène food desert : tu n’as pas d’endroit pour acheter un légume, ça n’existe pas. Il n’y a que de la bouffe industrielle, très concrètement, on ne peut pas trouver à manger dans cette ville.

         

On se croirait dans un scenario de film post-apocalyptique. C’est à peine imaginable.

LC : ce n’est pas une fiction !

Natasa : Cette initiative de Forgotten Harvest, ça me semble géniale, les ressources qui ne sont pas vendues sont données aux gens. D’où cela vient-il ?  Des grands supermarchés au delà de Détroit ?

LC : c’est officiellement une association, mais comme souvent aux Etats-Unis cela fonctionne comme une véritable petite entreprise. Ils sont très organisés. Ils ont eu cette idée d’aller faire le tour des grands centres alimentaires et de négocier pour récupérer les denrées périmées qui allaient être jetées. Mais c’est de la "bouffe" industrielle. C’est très caritatif, très « bonne conscience ». On les a suivi et ils nous ont amenés dans les banlieues lointaines blanches. La crise économique touche aussi la banlieue, il y a aussi une vraie misère dans les classes moyennes blanches.

Dans le reportage, on voit cette école destinée aux jeunes mères qui d’un point de vue économique coûte très cher. Il faut savoir qu’à une époque il y en avait une cinquantaine aux Etats-Unis. Quand on a tourné le documentaires, il n’y en avait plus que 4, car elles ont toutes fermé faute de budget. Cette école là était menacée car ils voulaient la changer d’endroit. Après une lutte pour la faire maintenir, ils ont échoué et elle a fini par fermer. L’idée de cette école était de réfléchir à la manière dont on arrive  à créer un système permettant à ces jeunes filles de poursuivre leurs études, par le biais de l’agriculture qui développe en même temps des aptitudes à devenir mères.

Dans le livre, il y a deux photos aériennes comparatives incroyables du même quartier à 50 ans de différence. On voit une désertion totale des constructions.

LC : Oui, j’ai amené ce livre avec des photos incroyables sur les ruines de Détroit. ( The Ruins of Detroit, de Yves Marchand et Romain Meffre dont nous vous proposons de revoir quelques images ici). Pas mal de maisons sont abandonnées, et récemment il y a eu des destructions pour des problèmes de sécurité. Il y a un quartier entier où une bande de mecs ont récupéré un terrain et l’ont transformé en parc d’attractions délirant. Ils y organisent une fête tous les ans qui est d’ailleurs devenue super réputée. Cela s’étend sur un pâté de maison entier ! C’est possible à Detroit car il y a tellement d’espaces vides.

C’est vraiment une situation particulière. A Aubervilliers c’est l’inverse, c’est une ville amenée à se densifier toujours plus, et pourtant il y a des problématiques environnementales et sociales similaires.

LC : oui en effet, ce type d’expérience n’est pas transposable du tout à l’Europe.

Aux Etats-Unis, les maisons n’ont pas de fondations ou de caves maçonnées, elles sont seulement posées sur des plots de béton. Elles ont donc beaucoup moins d’impact et de conséquences sur le sol.

Deuxième partie : l’Association TEMA LA VACHE présentée par Jean-Marie.

Jean-Marie Bourgès : Il s’agit d’une tour à cochons aux Pays-Bas…

Au départ, notre réflexion a commencé car nous parlions souvent de ces questions d’agriculture urbaine qui sont à la mode et on s’est rendu compte que les gens posaient beaucoup de questions sur l’origine des aliments. Ici sur la photo, ils imaginent de véritables tours d’habitations pour cochons sous perfusion au bord de la mer.  Les 2/3 de la tour sont des étages avec des cellules d’engraissement. Les cochons engraissés pourront aller dans l’ascenseur et se faire abattre aux étages supérieurs.

Ce sont de vrais projets ?

JMB : non, non, ce sont seulement des projets d’architectes.

Je vais essayer de recontextualiser notre projet. Je m’appelle Jean Marie, et je suis paysagiste. Je suis fils d’agriculteur en Bretagne, venu faire  mes études à Paris.  Par hasard à Versailles, il y a des parcelles à cultiver. Je n’ai jamais particulièrement voulu jardiner. Du coup je me suis dit que les poules allaient jardiner à ma place. Beaucoup de gens venaient me voir, en me disant que c’était génial et me demandaient « on peut avoir des œufs ? du poulet ? ». Je me suis rendu compte qu’il y avait une dissonance entre la ville et la campagne, il y avait des préjugés sur la campagne. Par exemple, certaines personnes achètent du bio mais ce sont des ananas cultivés à l’autre bout du monde… Ces gens avaient un lien étroit à l’agriculture, par leurs parents, leurs grands-parents, mais étaient dans un monde urbain de la culture, du théâtre, du cinéma… Moi, j’avais ce côté "paysagiste concepteur d’espace public" mais aussi celui d’agriculteur.

J’ai fait mon diplôme sur l’histoire de l’élevage en ville. Je ne voulais pas que ca reste seulement écrit alors du coup, avec plusieurs étudiants, on a monté une association qui proposait à des collectivités ou des propriétaires d’installer des animaux pour entretenir leur terrain. L’association s’appelle Tema la vache, le nom vient d’une citation du film La Haine de M. Kassovitz où V. Cassel voit une vache passer entre deux tours d’immeubles et du coup son copain lui dit « tema la vache ».

On voulait envisager le lieu en ville comme ressource et pas seulement  comme espace de loisir. Pour cela, il faut bien comprendre les choix de l’éleveur, l’importance des animaux qu’il va choisir pour entretenir tel ou tel espace et enfin la finalité de la production. L’association se base sur l’entretien de l’espace ouvert, la production agricole et la pédagogie. Il ne fallait pas que ce soit un spectacle, du folklore…  on voulait que ce soit productif.

Ce schéma est un dessin de Gilles Clément représentant une ville à développement centrifuge, pouvant s’apparenter à la ville de Paris. Il montre la répartition et la taille des espaces délaissés dans le tissus urbain. On y voit l’abondance des espaces de friches industrielles, plus petits au centre de la ville et de plus en plus grands vers les banlieues. Donc l’idée était d’envisager la ville-même comme lieu-ressource.

Sur cet autre document, on voit l’importance de l’aménagement  avec un couloir de contention pour des bovins qui conditionne leurs déplacements. Si on devait installer des animaux en ville, il faut penser la construction de petits aménagements gardant les usages et circulations des gens.

Il ne faut pas oublié le choix des animaux qui doit être adapté à la taille et configuration de la parcelle. Pour un hectare, on prendra 6 à 10 moutons mais ils ne mangeront la même chose que des chèvres qui sont des animaux débroussailleurs. Ça veut pas dire qu’on ne compte pas le même nombre de tête selon la surface.

L’association a eu des projets concrets.  Elle coordonne a un projet d’entretien de dix hectares de pâturages à St Germain-En-Laye, en contrebas de la terrasse. Pour développer ce projet, on a lancé un appel à parrainage à tous les gens qu’on connaissait pour parrainer les vaches. L’équipe du chateau de Saint Germain en Laye apporte une aide matérielle, l’association entretient une partie du parc et des bénévoles vont s’occuper des vaches. Au départ, c’était un projet laitier avec objectif d’aller jusqu’à la transformation du lait en crème, beurre ou fromage pour pouvoir financièrement salarier quelqu’un. Cela passe par un choix de vache spécifique.

On a travaillé sur un autre projet avec une association de Bagnolet sur une transhumance urbaine. D’abord, on est venu faire l’animation pédagogique pour des jeunes qui ne pouvaient pas partir en vacances : des pâturages urbains, des fabrications de mottes de beurre… Au final, la Mairie était très enthousiaste, cela a engagé des choses. Du coup, cette association a acheté une chevrette et inaugure demain une bergerie qui aura pour vocation d’accueillir des animaux qui servir à l’entretien d’espaces coûtant aujourd’hui trop chers à la commune.

J’ai vu qu’à Besançon par exemple, ce sont des bestioles qui nettoient car ce n’est pas possible humainement.

L’enjeu c’est d’être productif et la question est de savoir s’il y a une place pour une agriculture productive en ville. Dans le reportage,  il est dit « l’agriculture ça prend de la place, ça fait de la poussière » donc, ce n’est pas juste "sympa". La place que peut prendre l’agriculture n’est  pas neutre : la Ville est-elle prête à cela?

JMB : Ce sont des questions que l’on nous pose souvent comme par exemple  la question des bouses, la question de la place que prend ce type d’élevage. L’importance de la surface, des choix des animaux demandent de réelles considérations techniques, sociales, économiques mais qui font que cela pourrait fonctionner. On se pose la question de qui s’en occupe. Un éleveur, un groupe d’éleveur ?…

A Paris, par exemple, c’est interdit d’avoir des poules dans les jardins partagés…

JMB : Dans le cas de Saint Germain en Laye, il y a des vignes. La terrasse de Le Nôtre donnant sur Paris fait 2km de long, 30m de large. Juste à côté, il y a un parc paysager qui appartient à la société des autoroutes de Normandie avec des haies pour masquer la vue sur l’autoroute. La société prend un prestataire pour tailler les haies et faucher les prairies pour maintenir le paysage, c’est aberrant alors que ce sont potentiellement des espaces de pâturage. Cela fait 25 hectares, ce qui veut dire environ 25 vaches, qui, si on organise la transformation des produits par un camion-laiterie, par exemple, pourrait subvenir à un éleveur.

On parle d’élevage en ville comme si c’était un concept, mais non. Quand je suis arrivé à Paris, je me suis rendu compte qu’il y avait plein de gens qui avaient mon âge et qui étaient prêts à faire de l’agriculture même en Bretagne, mais ils n’avaient pas accès à la terre car on préfère donner les terres à un agriculteur qui s’agrandit. Moi je veux trouver un moyen de trouver de la terre pour ces jeunes car c’est un en plus potentiel nouvel espace public. Cela pose bien sûr plein de questions au niveau de la construction et de l’organisation du projet.

Vous posez une vraie question par rapport à ces villes qui délaissent ces espaces…

Intervention de Cédric Chenevière, apiculteur à Fontenay-sous-Bois (association l’Abeille-Machine) : Je ne suis pas fils d’agriculteur, mais j’avais aussi fait ce constat que l’agriculture productiviste ne me correspondait pas. Du coup, j’ai appris à produire du miel considérant aussi mes attaches à la ville : on installe des ruches sur les toits en lien avec les populations, sur les toits des HLM. On organise les récoltes  avec les habitants qui sont de plus en plus attachés à ce miel produit en ultra-local. Cette année, on a produit plus d’une tonne. Je me rends compte qu’on a plein de points communs avec ce projet de pâturage urbain. Il faut savoir que c’est le code rural qui fait loi en ville pour les abeilles. Notre travail implique aussi beaucoup de communication pour faire comprendre que c’est possible de vivre en harmonie avec la nature, avec les abeilles même en pleine ville.

Crédits iconographiques : Yves Marchand et Romain Meffre (pour les photos de Détroit), Gilles Clément et Téma la vache.