Conférence du 27 avril 2016: Friches, une expérience communale

friches affiche

Dans le cadre du séminaire Pratiques de soin et collectifs
Sur une proposition de Josep Rafanell i Orra

Deuxième saison
« Friches: une expérience communale »  –

Avec :

Olivier Pousset, documentaliste et habitant d’Aubervilliers.

Léonard N’guyen Van Thé et Henri Taïb, fondateurs de l’Ecole Spéciale des Espaces Libres, artistes et jardiniers sur la Petite Ceinture.

 

Dans la métropole, sous sa gouvernance territoriale et sa logique de valorisation spatiale, la friche est un espace interstitiel, une percée, une interruption des flux : les choses n’y circulent plus comme elles le devraient.

Dans ces espaces-là, d’autres modes de vies, d’autres problématiques se formulent : ce que Josep appelle des affirmations de régimes d’existences.

Régimes d’existences qui, de lieux gênants pour les pouvoirs publics sont en passe de devenir une manne économique au service de la gentrification, comme le sont par exemple  le collectif d’artistes Wonder à Bagnolet, s’occupant du gardiennage de l’immeuble de façon bien plus rentable et valorisante que ne le feraient les vigiles et leurs matraques, et largement moins problématique que le collectif précédent, Baras, organisation de sans-papiers principalement d’origine malienne.

S’installer sur une friche c’est cohabiter : avec autrui, avec ses flux à elle, légaux ou non, avec les plantes, les bêtes qui y rôdent.

Pour en parler : Olivier, initiateur du Festival International des 4 Chemins occupant une friche à Pantin, Léonard et Henri, respectivement jardinier et poly-artiste à l’origine d’une re-végétalisation d’une partie de la Petite Ceinture avec leur association l’ESEL

 

Henri est lié à l’histoire de la Flèche d’Or pré-hype : louant, étudiant, de façon collective une maison rue Florian donnant sur la petite Ceinture, il la quitte en 97 et y revient des années plus tard, cette fois en décidant de s’attaquer au jardin, celui-ci lui fournissant une deuxième lecture de cet espace.

Riche deuxième lecture, puisque rencontrant Léonard au hasard de cueillettes de plantes sauvages dans les cimetières et de cartes postales sur semelles de chaussures, il s’intéresse au patrimoine architectural, mais surtout végétal du lieu.
La butte dans laquelle est creusée le tunnel adjacent est une butte d’argile, donc inconstructible. Aujourd’hui un cimetière, c’était autrefois un vignoble renommé, fournissant le vin de messe sous Napoléon.
Les découvertes ne s’arrêtent pas là, puisque sur d’anciennes cartes, Léonard et lui notent la présence du château de Charonne et de son jardin aromatique, cité dans les promenades de Jean-Jacques Rousseau.
Tout un patrimoine dont les voies ferrées de la Petite Ceinture ont accéléré la ruine. Encore aujourd’hui les acolytes trouvent des pierres anciennes en jardinant : viennent-elles de puits ? de fermes ? de l’ancien château ? Dans sa maison qui s’avère être la plus ancienne du quartier, caché derrière son quai jardiné, Henri garde précieusement les secrets de la rue Florian.

Située au degré 0 entre la tranchée du tunnel et la pente douce à l’opposée, sa maison attire les convoitises pour d’autres projets.
Outre le Mama-Shelter à quelques pas, “l’hôtel pour stars” et avant-poste de la gentrification dans le quartier, la Petite Ceinture intéresse les projets municipaux de “revalorisation” de cet espaces….quitte à écraser les initiatives des habitants.

Il aura pourtant fallu six années de travail bénévole, d’observation, de plantations, de recréation des sols pour obtenir ce résultat. Ce que Léonard appelait durant la première année de jardinage le  “Jardin du Chômage” créé sans argent mais avec motivation est devenu un lieu de rencontre chéri par le voisinage.

Voie ferrée aux entrées confidentielles, la Petite Ceinture est un espace connu de tous, interdit de fréquentation mais utilisés par tous ceux qui souhaitent sortir de l’espace public officiel, que ce soit par curiosité ou problème de légalité.
S’y croisent en effet, meutes d’enfants à capuches,  jeux de rôles costumés géants, joggers undergrounds et autres barbecues sauvages…
Outre le jardin Henri et Léo mettent à disposition des voisins une réserve de broyat.
Un service beaucoup moins anodin qu’il n’y parait, puisque l’ami élagueur devrait autrement payer une centaine d’euros pour déposer ce broyat à la déchetterie, revendu ensuite par Veolia pour également une centaine d’euros aux personnes en ayant besoin, dont les possesseurs de composteurs : si l’objet est fourni par la mairie, le broyat nécessaire à son fonctionnement est à la charge des usagers, et ne se trouve pas facilement. Court-circuitage d’un système peu pratique, substitut de service public : c’est dans tous les cas un geste qui aide gratuitement trois niveaux de soin de l’environnement : l’élagueur professionnel pour son dépot de “déchets”, les jardiniers qui s’en servent dans une logique de bio-augmentation et les habitants pour leur compost.
Une organisation qui vient légitimer leur présence et leurs actions sur le territoire occupé de la petite ceinture.

Par ailleurs, ils préfèrent garder une logique assez informelle : le projet d’Henri partait dde l’Ostium ou de l’idée de réintroduire de la parole dans cet espace autrefois débroussaillé radicalement, et où les gens s’esquivaient plutôt que de se parler.
Le jardin et la présence régulière des deux principaux instigateurs permet de rendre ce lieu moins hostile : les passants ralentissent, s’arrêtent, apprécient les fleurs, se demandent ce qui pousse, posent des questions.
La végétation, la culture de cette friche tend à rendre ses usages moins hostiles, moins dangereux, puisque plus conviviale.
La zone était classée en zone de priorité pour la sécurité, avec passage de Manuel Valls et déclarations officielles : le jardin a permis à la fois d’apaiser cette situation, et de donner un lieu de réunion informelles, où les voisins se réunissaient pour se mobiliser contre les agressions.
Ainsi, il ne s’agit pas de définir par schéma tous les usages de la peite Ceinture, comme le font les chargés de projet de la Mairie, ce qui aurait tendance à clore et lisser les initiatives prises pour occuper ce lieu, mais plutôt de proposer un espace fertile aoù plantes et activités humaines prolifèrent paisiblement.

Quelques rues plus loin, la Recyclerie propose une autre vision de la Petite Ceinture qui joue de l’aspect squat-alternatif-associatif-underground que plusieurs associations y ont déjà développé.
En apparence un lieu associatif autour du recyclage et de la culture biologique, c’est un exemple typique de montage de société néo-libérale, gérée par deux boites de productions et un restaurant en sous-traitance qui contrairement à la communication qui en donne l’air, n’a rien ni de bio ni même de local.
L’association à l’entrée sert de pare-feu pour crédibiliser le lieu et sa communication.
Un jeu d’apparence utilisé par les “barons de la nuit parisienne” pour qui il est finalement bien plus simple de créer des lieux éphémères et alternatifs pour payer moins de charges, traiter moins de bails pour proposer des événements.

Menacé d’expulsion, la maison d’Henri et son jardin pourraient être privatisés par des sociétés événementielles du même type.

LA FRICHE MAGENTA

 

La Friche Magenta se situe à quelques pas de la Villette.
Olivier l’avait connue cernée de palissades métalliques, jusqu’à ce qu’un atelier d’auto-réparation de vélo, la Cyclofficine s’installe dans la boutique attenante à la friche.
Moyen de transport économique et écologique, l’atelier attire autant les bobos que Rroms et les habitants du foyer d’accueil de primo-arrivants d’en face.
Personne n’étant technicien professionnel, tout le monde s’essaie à la réparation, les conseils et les outils tournent.

Pour Olivier, le fait de côtoyer tout ce petit monde réuni à l’atelier change son rapport au quartier : comme ils se croisent, se posent des questions, ils se disent désormais bonjour dans la rue, prennent parfois le temps de discuter…
L’atelier attirant son monde, la suite logique fut d’occuper la friche, chose que la mairie accepta rapidement, puisqu’étant dans une politique de valorisation de ces espaces délaissés.

Pour le quartier considéré comme disqualifié, l’ouverture de la friche constitue un embellissement pour très peu de frais : au lieu de la palissade métallique opaque, on y installe, non sans avoir un peu bataillé avec la mairie des poteaux en bois et quelques bacs de culture.
Les habitués de l’ateliers et les intéressés s’organisent pour désherber, retailler : un parquet en palette est installé après un terrassement, quelques budléjas, arbres aux papillons sont gardés. S’organise alors de façon atypique divers événements : un groupe de musique congolaise se forme dans le quartier, on construit une scène dans la friche pour organiser des concerts. Par la suite, un weekend Panafricain prend place, Sénégal le samedi, Congo le dimanche, avec concert et cuisine et tous les jours.

Les bacs sont cultivés pour tous, chacun étant libre de prendre quelques fruits ou légumes lorsqu’ils sont mûrs.

L’idée du festival international des chemins part quant à lui d’une blague : Olivier voulant tester les limites du conseil de quartier en démocratie participative, il bâcle un projet sur le bulletin municipal : le projet est finalement retenu.

Après un premier été effervescent avec une forte implication des voisins, quelques problèmes pointent à l’horizon : les habitués s’intéressent à d’autres projets, la friche, ouverte à tous devient un repère de saoulerie pour plusieurs groupes d’hommes.
Changeant tous les jours, il est difficile de communiquer, d’envisager quelque chose et l’accès de la friche devient problématique pour les femmes, se faisant régulièrement harceler.
Après quelques moments difficiles, les activités sur la Friche repartent, et Olivier entre dadns une phase d’institutionnalisation pour obtenir du financement de la part de la préfecture de Seine Saint Denis.

 

L’appropriation et l’usage dde ces espaes délaissés par les habitants une question vive puisque encoer récemment, le square “délaissé technique” donnant sur Paris devait être réquisitionné pour en faire un stock de logistique pour éviter aux camions diesel d’entrer dans la ville.
Cet espace avait déjà son fonctionnement, ses propres flux : squattés par des réfugiés de la révolution de Ben Ali, utilisé par les piétons et cyclistes comme porte d’entrée sur Pantin, raccourci végétalisé apprécié : le lieu n’a certainement pas des usages lisses ni totalement légaux mais ils ne sont pas nuisibles et surtout rendus nécessaires par des problèmes de plus grande ampleur.
Les habitants se mobilisent, obtiennent un article dans le Parisien et un vague compromis avec la ville de Paris pour minimiser les travaux.
On cite des cas similaires à Aubervilliers : des friches tranquilles servant de refuge pour dormir à des personnes en difficultés la nuit, grillagées “par prévention”.

Cette sur-prévention du risque que Léonard qualifie en riant de “post-situationniste”, se justifiant par des biais sécuritaire pour le bien de tous cache une politique subrepticement (ou non) autoritaire, encourageant la ségrégation spatiale et restreignant  la liberté d’usage de l’espace public.
Quand une habitante s’occupant d’une parcelle de jardin partagé depuis plusieurs dizaines d’années, jardin vivrier, représentant également une grande part de sa vie sociale, se voit expulsée pour cause d’un retard de deux jours sur son loyer et remplacée par un jeune couple souhaitant faire de ce jardin une pelouse pour leur enfant, Ariane se demande en quoi cela n’est pas une manoeuvre pour faciliter la réquisition de ces lieux de partage ?
Ces jardins ouvriers devant être remplacés par un écoquartier privé, il lui semble que priver de jeunes arrivants de leur pelouse provoquerait bien moins d’esclandres qu’une habitante attachée à son jardin, en ayant besoin pour vivre.
Petit à petit, les habitants et leurs besoins sont remplacés, réadaptés au bénéfice des projets du Grand Paris.

 

Alors qu’en est-il des projets portés par les habitants ? Ne pourrait-on pas réinventer des espaces communaux ?

Sur ce point, Léonard apporte de la précision. En milieu rural, les terrains communaux sont souvent des terres ingrates, des bois incultivables et des marécages : l’équivalent de friches rurales, terrains inutilisables, inexploitables selon des fonctions précisément définis.
Dans le sud de la France, il note l’existence des coudercs, terres sèches, pierreuses mises en commun et sur lesquelles sont construits des fours à pains, des accès à l’eau ou que tout le monde peut utiliser pour entreposer du matériel, des bêtes, des matériaux…
En somme le couderc était un lieu entre la friche, la jachère et la place publique.

 

Créer de nouvelles communalités, ne serait-ce pas reconnaître ces lieux pour la polyvalence de leurs usages et instaurer de nouveaux espaces de cuisine, d’entrepôt etc. comme cela est déjà le cas par défaut ?

Quand les droits communaux, comme celui d’affouage, d’aller collecter du bois, ou du glanage ont été abolis, il note que ces pratiques se réinventent naturellement sur la petite ceinture où les voisins viennent se servir, récolter, prélever…

 

 

L’article du Parisien à propos du Passage Forceval :
http://www.leparisien.fr/pantin-93500/pantin-reunion-sur-le-passage-forceval-30-05-2017-6999999.php

 

Les Glaneurs et la Glaneuse, film d’Agnès Varda (disponible sur youtube) https://www.youtube.com/watch?v=Pgea1AwgFaQ

 

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Une réponse à “Conférence du 27 avril 2016: Friches, une expérience communale

  1. A reblogué ceci sur lostas1onearthet a ajouté:
    « Créer de nouvelles communalités, ne serait-ce pas reconnaître ces lieux pour la polyvalence de leurs usages et instaurer de nouveaux espaces de cuisine, d’entrepôt etc. comme cela est déjà le cas par défaut ? »

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